Il faut sortir. Parcourir son royaume imaginaire au trot des pieds. Saluer ses communs, ses repères familiers. Les rappeler à son existence. Jusqu’où irons-nous? Les jambes s’emballent. Le vent fouette ses cuisses nues. Le corps en locomotive patine sur ses rails et supplie le chef de gare de libérer la machine. La mère acquiesce par usure.
D’abord monter la rue de l’église. Traverser la rue commerçante de l’école. Passer le pont qui déhanche ses pavements de pierres bleues. S’arrêter à la pâtisserie des délices, à coté du cimetière qui jouxte la grande cathédrale des rois. Ah ! Les beignets aux pommes et les petits gâteaux à la crème. Mais la pause est courte. Le soleil perce soudain les nuages. Il faut sortir. Longer le haut muret qui cercle le vieux cimetière hanté par d’autres pans de mémoire, là où sa mère reposera un temps – mais il ne le sait pas encore. Première halte possible. Traverser une artère qui vomit un galop de voitures sauvages. Le parc de la reine. Celle qui mourut dans un accident de voiture. Un parc apprivoisé. Ici, on ne marche pas sur les pelouses. Des bosquets taillés encerclent des statues de marbre. Les sentiers sont de gravier et les bacs de sable blanc. De longs bancs écaillés de vert s’étirent à l’ombre de palmiers en pots. Passer l’enceinte de fer forgé noir, hérissée de piques menaçantes. Au bout d’une longue allée, un mausolée blanc en mémoire à la reine. Rest in peace. Ce parc est trop figé pour lui. Ici, il faut être trop sage. On ne peut jouer à l’ombre des sépultures. Allons voir ailleurs. Retraversons l’artère, le champ de course des pouliches chromées. Il rejoint cette étroite vertèbre de verdure, piquée de chênes et de châtaigniers. L’étroit sentier qui serpente la crête. Ici ses cuisses se couvrent de sueur. Il galope les yeux fermés. Il bat la terre durcie et libère l’air emprisonné de ses poumons. Cri de joie. Bref cri de défiance. À sa gauche la colline s’effondre dans un précipice de racines et de ronces. Mais il galope toujours, inconscient, heureux d’être là. Seul, en cavale dans ce ballon de verdure tandis que sa mère, plus bas, marche élégamment sur un large trottoir. Frontière d’un trop-plein de pierre qui épaule la forêt enchantée. L’en-haut. Au bout de l’écharde de forêt, l’autre parc et la source désirée. Une grasse colline herbeuse monte graduellement et entoure des bosquets de rhododendrons. A l’échancrure, comme un flot d’utérus, une source d’eau fraiche coule doucement. Ici tout est humide. Il faut descendre sous terre et sa mère fait la file pour remplir une gourde d’eau. Et ils boivent à deux, content de ce long périple et de cette récompense de tant de transhumance. Près de la source, le marchand de glace creuse ses bassins aromatiques. Mais il faut sortir. Allons plus loin encore, au delà du parc, là ou l’on glisse en traineaux quand la neige se présente. Il faut contourner des étangs, faire un long détour pour arriver dans ce petit parc enclavé au milieu des boulevards où des tramways glissent encore: le parc aux canards. Ils sont une bonne centaine. Ils s’ébattent dans une boue de terre et de crottes autour d’un étang noir strié de branches mortes. C’est leur parc. Ici on n’est jamais seul. La ville est un nid d’oiseaux. Le caquètement des canards est le même que celui des passants qui se bécotent sur les bancs publics, bancs publics, bancs publics. Mais il faut sortir. Il est encore un parc, sur la droite du retour. Près de l’hôpital où le père passa et ne revint jamais. Le parc est un square. Strié d’allées en cercle qui convergent vers son cœur à travers des poches ovales de bosquets courts. C’est le parc de la petite enfance. Il court vite dans ces allées et quitte les chemins autorisés. On le perd de vue. On s’inquiète. Il n’obéit pas. Il veut explorer les sous-bosquets, s’allonger dans le dessous des bois. Le chemin de gravier ne l’intéresse pas. Alors on l’attache d’une longue laisse de 15 mètres de cuir attachée à un harnais. Comme un chien ou était-ce le cheval encore ? Peut être est-il devenu équestre à ce moment là ! Là, tu la comprends cette photo maintenant ? Il faut sortir de la curie !