L’hiver. Le vent du nord qui grise la cour de recréation. Le corps endolori par le froid. L’enfant qui grelotte dans un coin de la cour, le haut de corps seulement recouvert d’une chemise de coton qui flotte au vent. Les habits usés jusqu’à la trame. Numération des côtes. Noël, un cadeau par an. Les vacances, les petites économies de la tirelire de l’enfant, récupérées par le père pour fondre au soleil. Chantage…
L’hiver. Le froid glacial qui transperce la peau jusqu’à l’âme. Les rhumes continuels. La chambre pas chauffée la nuit. La bouillotte qui tient chaud au coucher dans le lit. La bouillotte qui tient froid au lever dans le lit. La cuisine chauffée par le bec à gaz de la cuisinière sur lequel repose un pot de fleur retourné.
L’hiver. L’enfant court dans le prétoire scolaire. Le froid que l’étoffe n’endigue pas. Le directeur de l’école de la ville. Celui qui donnera son nom à l’établissement. Un humaniste. Le messie de la laïcité. Il se penche par sa fenêtre et contemple tous les jours les enfants qui jouent bruyamment, ou qui ne jouent pas. Une matinée d’hiver. Il sort de son bureau. Il prend l’enfant par la main et sort avec lui dans la rue. Les autres enfants regardent étonnés. L’enfant ne comprend pas. La rue commerciale est bordée de magasins en face du cinéma de quartier où il va tous les dimanches. L’école est cernée par ces attrape-yeux. Je ferme les miens pour raviver son souvenir. Une clochette d’entrée tinte tandis qu’une porte vitrée pivote. Sur des étagères trônent une collection de chauds pull-overs de laine. Le directeur tend les mains vers la pile et demande à l’enfant : Quel couleur veux-tu ? L’enfant regarde, les yeux ébahis. Il a compris. Jamais il n’a vu d’aussi beaux chandails. Jamais il n’est entré dans ces boutiques du luxe. Sans dire un mot, les tempes rouges de plaisir, il tend l’index vers un beau pull-over vert foncé bordé d’une ligne rouge au col. Le tricot glisse autour de son cou, puis s’emboîte sur son corps malingre. Le plaisir. Le plaisir du chaud. Le plaisir de l’attention, Le plaisir des regards des autres qui le suivent des yeux à son retour. C’est le préféré du directeur. Il est entré dans les Champs Élysée, le domaine des dieux. Il est protégé par Zeus. L’école devient un plaisir. Le respect soudain. Le respect des enfants et des autres instituteurs. Il frappe à la porte du directeur et lui parle tous les jours. Quatre ans, il gardera le lainage dans sa petite garde-robe. Il chérira l’objet comme Napoléon sa redingote grise de Louviers.
L’embarrassement des parents, au retour de l’école. Le vert végétal qui crie la honte du père … Ils ne peuvent rien faire, s’en viennent remercier le directeur et voilà l’enfant qui fanfaronne tous les jours produisant l’emblème de son bonheur… Il faut peu de choses …